Thundercat : « Kendrick Lamar prouve qu’on peut être jazzman, gangst …

Lunettes roses à strass assorties à ses rastas, plume plantée dans l’oreille gauche, pull marin et short orange à motifs… Difficile de passer à côté de Stephen Bruner sans le remarquer. Sous son nom de scène Thundercat (un dessin animé, les Cosmocats en français), il est encore plus difficile à ignorer. Élément central de la scène jazz californienne, le bassiste virtuose de 33 ans est sur tous les disques qui ont compté ces cinq dernières années. C’est lui qui donne un groove inexplicable au meilleur album de Kendrick Lamar, To Pimp a Butterfly. Lui aussi qui a contribué aux succès de « New Amerykah » d’Erykah Badu et de « Cosmogramma » de Flying Lotus… Membre du collectif de jazzmen géniaux, The West Coast Goes Down, Thundercat est né dans la musique. Son père, Ronald Bruner Sr., est batteur, comme son grand frère, Ronald Jr., qui a gagné un Grammy avec le groupe Stanley Clarke Band. Son petit frère Jameel est le clavier de The Internet. Sa mère est flûtiste…

Mais c’est au fond du jardin de son meilleur ami Kamasi Washington (aujourd’hui un des meilleurs saxophonistes du monde) qu’il fait ses gammes, à 14 ans. Les deux garçons se connaissent depuis l’enfance : leurs pères jouent ensemble dans un groupe de jazz. Avec une bande d’ados surdoués, ils transforment une minuscule cabane en studio de répétition, baptisé « The Shack ». Dix-sept ans plus tard, tout excité, il nous montre une vidéo sur son portable, où les garçons improvisent, accompagnés de son frère Ronald Jr. « On avait 15 ans. Regardez, je suis tout maigre avec une queue de cheval, on dirait une fille ! » s’esclaffe-t-il en regardant son ventre aujourd’hui plutôt bedonnant. « Et lui, c’est Kamasi. Il a l’air d’avoir 50 ans ! » Thundercat a un rire du tonnerre. Il est contagieux.

Il rit toujours autant quelques heures plus tard sur la scène de la grandiose salle Wilfrid-Pelletier, dont les 1 416 places se sont arrachées. Pendant 60 minutes, toujours en chaussettes roses sous des claquettes en plastique (il ne s’est manifestement pas changé), il chante pour son chat et part dans des solos psychédéliques, la bouche écartée et les dents serrées, comme un emoji. Il joue juste avant le légendaire pianiste Herbie Hancock (californien lui aussi) et c’est le concert le plus attendu de la trente-neuvième édition du Festival international de jazz de Montréal. « Je n’ai pas dormi quand ce groupe génial jouait », lance Herbie Hancock en montant sur scène plus tard dans la soirée. Rencontre avec une rock star de la basse.


Le Point Pop : Êtes-vous encore saoul ?

Thundercat : (Rires) Oh mon dieu ! J’essaie d’y aller mollo, mais j’aime faire la fête. Alors je joue à la Nintendo à la place. (Il montre sa Switch, qui ne le quitte jamais).

Vous vivez à Los Angeles. En quoi la topographie de cette ville influence votre musique ?

Je vis à North Hollywood et le trafic a définitivement une influence sur ma musique ! (Rires) Personnellement, je préfère rester à la maison et jouer aux jeux vidéo. Mais il y a toujours quelqu’un pour me tirer de force de chez moi et aller à la plage, même si nos plages sont marron et pas très propres ! Passer sa vie sur l’autoroute vous plonge dans un état de retard permanent. La ville a son propre tempo.

Donc « Drank », la version ralentie de votre album Drunk, que vous avez sorti en février, serait une version à écouter dans les bouchons…

J’ai l’impression que c’est la version originale de l’album en fait ! (Rires) J’adore ce disque. Je ne peux plus écouter la version normale. Ce sont les mêmes chansons, mais elles sont tellement différentes… On était en train de finir les masters de l’album Drunk quand OG Ron C nous a envoyé cette version Chopnotslop (ralentie exagérément, NDLR), et on ne pouvait plus s’arrêter de l’écouter, c’était fou, c’était parfait, on était obligé de sortir ces deux versions. C’est ça le jazz : ce qui se passe entre les lignes. À l’époque où les gens avaient des lecteurs CD, ils jouaient tout le temps avec les niveaux. Les jeunes n’ont plus ça aujourd’hui et c’est important de garder cet aspect ludique dans la musique.

Sur scène aussi, dans le jazz en particulier, on peut étirer, accélérer, ralentir des morceaux…

Le live change toujours les morceaux naturellement. Rien que le fait que tout se passe dans le moment rend tout différent : la manière dont on se sent, la respiration, si on est saoul… Je suis souvent choqué par la jeunesse du public à mes concerts, mais je crois que c’est parce qu’ils évitent ce qui se fait en ce moment : ils ont faim de quelque chose de différent. C’est comme un film, quand il est excellent, on le sent jusque dans son corps. Les gens recherchent cette sensation.

Votre collaboration avec Kendrick Lamar a fait exploser la bulle du jazz, mais aussi celle du hip-hop…

Je pense que pendant des années les gens se souviendront du jour où ce mur a été abattu. C’était un choc profond. Kendrick a montré au monde qu’on peut à la fois être jazzman, gangster, politique… Et je suis heureux d’y avoir participé.

Quand vous avez commencé à jouer avec Kamasi Washington, votre frère et le pianiste Cameron Graves, ce n’était pas vraiment cool de faire du jazz pour un ado ?

Non, on était des nerds ! Mais on s’aidait les uns les autres. On se retrouvait toujours au Shack. Il faisait chaud, ça sentait bizarre. Il y avait un gros berger allemand qui faisait caca partout et qui nous maintenait tous en tension. C’était un gentil chien, mais… c’était un berger allemand !

La mère de Kamasi Washington vous apportait-elle de la limonade et des cookies, comme dans les films ?

On mangeait plutôt du MacDo ! (Rires) Non, elle le faisait parfois, mais c’était surtout extraordinaire de grandir avec des gens qui pensaient de la même manière. Je suis né dans une famille de musiciens, donc ma priorité a toujours été la musique. On s’entraînait tout le temps, on essayait de nouvelles chansons… On est tous dispersés maintenant, mais j’ai croisé Kamasi à l’aéroport, il venait du Festival de jazz de Montréal quand moi j’y allais. J’étais trop content de le voir lui et son père…

Vous avez participé au jam de 30 jours en studio avec Kamasi Washington, Miles Mosley et les autres membres du collectif The West Coast Goes Down en 2012. Des souvenirs ?

J’ai participé aux deux derniers jours, je ne me souviens plus trop, maintenant, j’ai plutôt tendance à me couper des groupes de musiciens.

Mais Los Angeles est devenue la nouvelle Mecque du jazz !

Tout le monde veut faire du jazz maintenant. Or, Los Angeles est une ville qui a une histoire très riche en termes de jazz…

V
ous avez fait aussi des musiques de film, Kuso de Flying Lotus, et un épisode de la série Atlanta. Vous auriez envie de faire la BO d’un jeu vidéo ?

Certains jeux ont une super BO. Mario Kart 8, par exemple. Mais j’aimerais surtout faire la musique d’un super film d’animation.

L’aspect visuel est-il important pour vous sur scène ?

Je suis un peu partagé sur cette question. C’est bien d’avoir la technologie pour le faire, mais Miles Davis, Janis Joplin, Jimi Hendrix n’avaient pas besoin de visuels ! Pour moi, tout ce qui compte, c’est le jeu. Si on peut sentir la magie du jeu qui vient de la scène, c’est tout ce dont on a besoin.

Vous n’êtes pas très actif sur les réseaux sociaux non plus…

J’ai juste Twitter. J’essaie de me couper de tout ça pour profiter pleinement du moment présent.

Quelle est la différence entre Stephen Bruner et Thundercat ?

Au début, c’étaient deux personnalités différentes, mais plus je passe de temps en tournée, à chanter et à jouer, plus la frontière s’efface, donc j’essaie de ne pas être trop fou, parce que mon moi normal est encore plus fou que Thundercat !

Album « Drank » (Brainfeeder)

Source: Le Point – http://www.lepoint.fr/pop-culture/musique/thundercat-kendrick-lamar-prouve-qu-on-peut-etre-jazzman-gangster-politique-04-07-2018-2233137_2946.php#xtor=RSS-283

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