Les virus phages, une alternative aux antibiotiques à nouveau considérée

Après deux ans de traitements délivrés au compte-gouttes pour des patients en situation désespérée, la France semble s’engager de façon plus déterminée dans l’utilisation des phages, ou bactériophages, ces virus capables d’infecter et de tuer les bactéries multirésistantes.

Guerre mondiale et Guerre froide : pourquoi les phages sont utilisés en Europe de l’Est et pas chez nous

Naturellement présents dans l’eau, « les phages viennent se coller sur les bactéries et les tuent de l’intérieur« . Ce sont des armes de « destruction massive de la bactérie« , explique le Pr Frédéric Laurent, chef du service bactériologie de l’Hôpital de la Croix-Rousse à Lyon où l’AFP a pu suivre un traitement exceptionnel par phages. Ces virus ont été découverts en 1917 par le franco-canadien Félix d’Hérelle, collaborateur de l’Institut Pasteur, après des observations près du Gange, où le choléra disparaissait par endroits. « Le coup de grâce a été porté à la phagothérapie par deux évènements successifs : la découverte de la pénicilline par Alexander Fleming en 1928 puis la seconde guerre mondiale, qui a généré des besoins immenses en traitements anti-infectieux« , expliquent des scientifiques français dans une publication de 2015, à laquelle a participé le laboratoire planchant sur les phages Pherecydes Pharma. Si les pays occidentaux les ont vite abandonnés avec l’émergence des antibiotiques (plus aisés à fabriquer, plus stables et plus simples d’emploi), les pays de l’Est les utilisent toujours en médecine traditionnelle, Géorgie en tête. « Heureusement pour la phagothérapie, la guerre froide a interdit à la médecine des pays d’Europe de l’Est l’accès aux antibiotiques produits par l’industrie pharmaceutique occidentale« , expliquent les scientifiques

PHAGES. Bien que mal connus, les bactériophages « représentent la biomasse la plus importante de la planète » : il y en aurait 10 à 100 fois plus que de bactéries. Ils seraient apparus sur terre avec les premières bactéries il y a plusieurs milliards d’années et représentent la forme de vie la plus variée sur terre : on en trouve dans tous les écosystèmes, y compris dans des milieux aussi hostiles que les déserts ou la neige vierge. « L’espèce humaine héberge elle aussi de nombreux phages : peau, muqueuses, et surtout tube digestif, dans lequel on a identifié plus de 100 phages différents« , expliquent les scientifiques dans la publication de 2015

Les phages représentent un espoir immense face à l’antibiorésistance

Aujourd’hui, la France, les États-Unis ou la Belgique s’y remettent doucement. Les phages représentent en effet un espoir immense face aux infections résistantes aux antibiotiques, de plus en plus fréquentes. Notamment avec le vieillissement de la population et le recours croissant aux prothèses de hanche ou de genou (plus de 200.000/an en France). « Lorsqu’on pose une prothèse, il y a un risque incompressible de 1 à 2% de développer une infection, qui monte même à 30% pour certains patients« , souligne le Pr Tristan Ferry, spécialiste des infections ostéoarticulaires à la Croix-Rousse, à la tête d’une équipe de recherche clinique sur les phages.

Depuis 2016, l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) a accompagné une vingtaine d’administrations de phages à titre « compassionnel« , en ultime recours. Désormais, elle souhaite aller plus loin, convaincue que les phages représentent « une alternative aux antibiotiques à creuser« . Si les résultats sur les patients déjà traités sont globalement satisfaisants, une étude sur les brûlures infectées (PhagoBurn) aboutit à des conclusions plus mitigées. « Il faut maintenant faire des essais cliniques pour avoir des données consolidées« , souligne Caroline Semaille, responsable de la direction des médicaments anti-infectieux de l’ANSM, qui convoque jeudi 21 mars 2019 pour la deuxième fois les spécialistes du dossier.

Première étape avant l’autorisation de mise sur le marché

Dès cette année 2019, l’ANSM compte délivrer des autorisations temporaires d’utilisation (ATU), première étape avant une autorisation de mise sur le marché. Un « tournant« , confirme Caroline Semaille. « C’est une bonne nouvelle mais il ne faut pas qu’elles soient délivrées au compte-gouttes« , plaide Christophe Novou Dit Picot, fondateur de Phages sans frontières. « Je ne comprends pas pourquoi ça ne revient pas plus vite sur le devant de la scène. Les gens qui demandent des phages n’ont plus de temps : ils risquent soit la mort, soit l’amputation. Qu’est-ce qu’on perd à leur faire essayer les phages ? », argue cet homme dont la jambe, opérée 49 fois, a été sauvée par ces virus.

Avec son association, Christophe Novou Dit Picot aide des patients à obtenir des phages en Géorgie, un voyage qui coûte minimum 6.000 euros. Mais, alerte-t-il, si la phagothérapie ne se développe pas plus rapidement, un marché parallèle risque de se former sur Internet. Un risque d’autant plus important qu’un phage mal reproduit peut tuer. « Produire des bactériophages de qualité est complexe et couteux. Les phages géorgiens ne sont pas utilisables ici, car pas assez purifiés« , insiste le Pr Ferry.

Les phages ne sont pas brevetables

En France, une start-up, Pherecydes Pharma, planche depuis dix ans sur des phages capables de soigner les staphylocoques dorés, Pseudomonas aeruginosa, et bientôt E.coli. Aux Etats-Unis, AmpliPhi Biosciences s’est lancée. Mais pour l’instant, aucun grand laboratoire. Car les phages ne sont pas brevetables, contrairement aux antibiotiques. « Dans la mesure où les produits destinés à la phagothérapie ne contiennent que des phages naturels, ceux-ci seront impossibles à protéger par un brevet, puisqu’inventés par la nature« , expliquent les scientifiques français dans la publication de 2015.

D’autres usages sont espérés ardemment : pour les pieds des diabétiques, qu’il faut parfois amputer, ou les infections respiratoires à répétition des malades de la mucoviscidose. Et certains se prennent même à rêver de voir un jour les phages prescrits pour des infections banales, urinaires ou digestives. Restera à éviter de reproduire les mêmes erreurs car une bactérie peut aussi devenir phagorésistante…

CG avec AFP.

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